Moscou, l'inéluctable roulette russe.

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Moscou, l'inéluctable roulette russe.

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Gérard Decq | 31.03.2009 | 515 visites | 0Favoris |
Gérard Decq

Moscou, l'inéluctable roulette russe.Les roues tournent. Elles tournent très vite sur les boulevards et larges avenues moscovites, celles des BMW, Luxus, Mercedes, Toyota … grosses cylindrées, vans ou autres 4x4 aux vitres teintées. Véhicules de personnalités politiques, de simples particuliers ou véhicules de société avec chauffeur, ils témoignent de la puissance ostentatoire de ceux qu'on appelle "les nouveaux riches". De longues avenues à 6 ou 8 voies sillonnent la capitale russe et la circulation y prend des connotations d'autoroute. Aux heures où le trafic est fluide, les beaux félins sombres avalent la ville dans un ronronnement de "turbo" et écraseraient, telle une mouche sur leur pare-brise, le piéton téméraire. Vitesse et étalage d'un luxe automobile, telle est une des premières impressions que je ressens, plutôt bruyante. Sur le trajet qui, en taxi, me conduisait de l'aéroport Sheremetievo au logement chez l'habitant que j'avais réservé de France, j'ai été étonné par l'omniprésence des sociétés occidentales : comment, alors qu'il m'avait fallu fournir quantité de documents pour obtenir un visa de huit jours, presque chronométré en fonction de mes horaires d'avion, toutes ces firmes avaient pignon sur rue ! Auchan, Ikea, Metro sont là, comme chez nous, dirais-je. Et peut-être même davantage : Auchan a déjà ouvert une dizaine d'"hypers" dont certains accessibles par le métropolitain aux simples moscovites pédestres. Et Carrefour aussi est à pied d'œuvre. De plus, peuplant le décor urbain, de gigantesques panneaux publicitaires vantent les produits des multinationales.

Le métro, faste et luxe pour le peuple.

Moscou, l'inéluctable roulette russe.A côté de la minorité dont les puissantes conduites intérieures occupent le haut de l'asphalte, ils sont quotidiennement des millions à circuler sous terre, empruntant les rames du métro le plus souterrain du monde. Une "bouche", discrète pour le novice, s'ouvre le plus souvent au rez-de-chaussée d'un immeuble. La longue profondeur des escalators surprend avec leurs files ininterrompues de voyageurs. Certaines stations sont même dotées d'un escalier central supplémentaire, dont le sens varie en fonction des heures de pointe. Mais ce qu'a voulu le gouvernement de l'URSS, depuis le début de la construction en 1935, c'est un véritable palais pour le transport du peuple, rien n'étant trop beau pour la décoration des stations, chacune traitée avec originalité. Lustres et lampadaires de style Art Déco témoignent d'un goût sûr. Murs et plafonds ont été soumis au talent d'artistes reconnus. Plusieurs séries de mosaïques vantent les mérites des travailleurs fiers et musclés, du bâtiment ou de l'agriculture.

Moscou, l'inéluctable roulette russe.D'autres célèbrent les progrès aéronautiques. A la station Piochad Revolioutsi, de grandes statues de bronze se font écho d'un quai à l'autre, ouvriers et paysans, intellectuels et militaires. Une autre station se pare de vitraux lumineux. Dans deux autres, de somptueux bancs de marbre s'offrent à l'attente des voyageurs : leur matériau lustré provient de la cathédrale du Christ Sauveur, détruite sur l'ordre de Staline. L'ensemble est vraiment remarquable : on pense à une vaste basilique souterraine à la gloire du socialisme. Et pourtant, si l'éclairage et la beauté du décor sont un baume apaisant, l'œil du voyageur pressé ne s'attache guère aux œuvres d'art. Le flot est puissamment géré avec un train toutes les minutes en semaine : régularité, efficacité, rentabilité perdurent depuis la planification soviétique.

Le centre historique.

Moscou, l'inéluctable roulette russe.De 1994 à 1998, grâce aux fonds de généreux donateurs, la cathédrale du Christ Sauveur a été reconstruite à l'identique : elle trône, majestueuse, au bord de la Moskva et domine le décor de son dôme doré. Tout près, voici les remparts du Kremlin : à leur pied, une vaste esplanade piétonne, dégagée et paysagée. Flamme éternelle pour les soldats inconnus. Adorables statues illustrant les fables de Krylov. Mais où est donc la Place Rouge ? Je la découvre enfin en haut d'une courte pente ! Interdite à la circulation automobile, elle s'en va plonger, là-bas, vers les dômes de crèmes glacées multicolores de saint Basile. Pourtant je ne retrouve pas l'impression des images vues par le passé à la télévision. Je me l'étais imaginée plus "plate"! Lors des revues militaires, j'avais cru que les chars venaient défiler devant le Kremlin et le mausolée de Lénine, en glissant de loin sur des avenues planes. Il n'en est rien. La Place Rouge est un plateau sur la nuque de la colline du Kremlin. Pavée, et un peu bossue, elle doit son accès, aux deux extrémités, à de courtes rampes : depuis la Moskva, un raidillon croise la célébrissime Saint Basile et, à l'autre bout, la descente longe le Musée d'Histoire aux murs de briques pourpres et toits de zinc. Une place en longueur : sur tout un côté, la façade néogothique du centre commercial Goum, comme pour un Noël quotidien, s'enguirlande gaiement tous les soirs ; sur l'autre côté, les murailles du Kremlin dominent le mausolée de Lénine. Aujourd'hui, la Place Rouge n'est pas vide : il y a foule de touristes et les gens se pressent vers la pimpante cathédrale de Basile le Bienheureux et vers celle de Kazan, aux tendres couleurs pastel. Il va me falloir corriger une autre idée préconçue : je m'étais imaginé le Kremlin comme une austère forteresse. Certes, le Palais des Congrès, immeuble de béton construit sous le président Krouchtchev, détonne, mais si tôt dépassé, quelle ambiance romantique : on se croirait au cœur d'une ville italienne de la Renaissance avec des piazzette bordées de palais de marbre blanc et cernées d'églises, festival de fresques et de gais clochetons aux bulbes typiquement russes. Loin de la circulation routière, une agréable cité piétonne au cœur de façades historiques.

Un demi-siècle de bouleversements.

Moscou, l'inéluctable roulette russe.Elvira, la soixantaine, enseigne le français à l'université de Moscou. La vie ne lui a pas épargné les épreuves, dont, atroce douleur, la disparition de sa fille unique majeure, un soir de novembre, sans laisser aucune trace. Cette veuve fait face avec courage, debout, et elle milite pour la valorisation de notre langue, vecteur culturel historiquement enraciné. Témoin de tous les changements de son pays et de sa ville, Elvira les commente en essayant de faire la part des choses. Par ses origines familiales, elle n'était pas vraiment encline aux idées soviétiques puisque son grand-père fut déporté en Sibérie ; sa mère, par prudence, vint se fondre dans la population moscovite. Pourtant, elle préfère nettement la politique culturelle de l'URSS à la société de profits qui règne actuellement. Elle regrette notamment les facilités qui étaient données au peuple : l'entrée des musées, les spectacles du Bolchoï à des prix dérisoires, ce qui incitait les gens à se cultiver. Les Moscovites étaient alors de grands amis des livres. Avec sa mère, la jeune Elvira a vu tous les ballets d'opéra et certains deux fois ! "Et puis, affirme-t-elle, tout ce qui fut bâti sous Staline, c'est du solide, ça défie le temps, tandis que les constructions actuelles ne visent qu'à générer des gains rapides". La ville s'enorgueillit de galeries marchandes de luxe mais : "Ces magasins sont déserts. Qui peut acheter ? s'indigne-t-elle. Quelques nouveaux riches et les prostituées !" Elle se souvient de février 1990 et des files d'attente lors de l'ouverture du premier Mac Donald à Moscou, non loin de la statue du poète Pouchkine, comme si la Russie avait symboliquement tourné le dos à son glorieux passé littéraire pour la société de consommation. Elvira constate que la multiplication des partis politiques a engendré le démantèlement immobilier des biens du Parti Unique et elle s'inquiète en voyant un immense chantier de béton en bord de la Moskva : que va-t-on édifier là en plein centre ville ? "Personne ne le sait, dit-elle. La municipalité est résolument muette à ce sujet."

Moscou, l'inéluctable roulette russe.D'autres personnes ont l'air de regretter l'époque soviétique : drapeau rouge en tête, elles manifestent devant le mausolée de Lénine. Il s'agit vraisemblablement de pensions insuffisamment revalorisées. Mais une page est bel et bien tournée : l'appétit de consommation fait battre le cœur de la ville et le commerce bénéficie d'une assez grande liberté puisque tout un chacun peut installer un petit étal à l'angle d'une rue : vêtements, bijoux, ou encore produits du jardin que proposent quelques dames coiffées de fichus, au long des escaliers des passages souterrains.

D'églises en monastères.

Moscou, l'inéluctable roulette russe.Elvira pense que le regain de religiosité que connaît Moscou actuellement n'est qu'un phénomène de mode passager. Sur ce point, je ne partage pas son avis : la foi en une puissance divine pourrait être un besoin vital pour beaucoup de Russes dans le tourbillon qui anime leur pays. J'en veux pour preuve l'élan avec lequel cette jeune mère, à bout de bras, a tendu son bébé en direction du métropolite, alors que ce dernier venait célébrer l'office au monastère Novodiévitchi. Par ce geste passionné, sans doute voulait-elle assurer à son fils d'heureux présages et un bel avenir. La religion orthodoxe attire hommes et femmes, jeunes et moins jeunes, qui se pressent dans les églises où, en permanence, brûlent les cierges effilés couleur de miel. Vladimir Poutine d'ailleurs, en habile politique, fait bon cas du sentiment religieux.

Moscou, l'inéluctable roulette russe.Pour le touriste, le pittoresque des édifices coiffés de bulbes scande les quartiers de la capitale. La rue Varvaka, en contrebas de la Place Rouge, voit se succéder églises et monastères, file à peine interrompue par le Palais des Boyards Romanov. Par contre l'église de la Trinité à Niktiki se mérite, cachée sur une placette ceinte de hauts bâtiments modernes. Outre les bulbes qui varient d'une église à l'autre, rouges, dorés, verts ou bleus (oui, oui toutes ces variantes existent bel et bien!), ce qui fait le charme indéniable des édifices moscovites ce sont les kokochniki. Il s'agit de décorations en pyramide inspirées des coiffes féminines traditionnelles : un demi-cercle qui se termine en pointe.

Moscou, l'inéluctable roulette russe.L'église Saint Nicolas des Tisserands en offre un véritable festival dans les tons vert, rouge orangé et blanc. Si les monuments séduisent assurément par leur architecture enjouée et les ors intérieurs, la rencontre de popes ou de nonnettes est plutôt revêche et ne laisse pas présager la convivialité paradisiaque. Il faut dire que ces barbus m'en rappellent d'autres, intransigeants ; tout comme les fantômes noirs des nonnes auxquels je préfère, indubitablement, la jeunesse et la vitalité élégante des blondes moscovites.

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