Mutineries iraniennes

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Mutineries iraniennes

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Alexis Pluyette | 30.11.1999 | 788 visites | 0Favoris |
Alexis Pluyette

Une marée humaine de femmes en tchadors noirs, en robes noires tels des spectres noirs dont on n’aperçoit que les yeux, noirs toujours. Et ces femmes affluent vers la mosquée centrale, les barbus suivent derrière et se prosternent, sous mes yeux. Voici Mashhad, la ville sainte de l’Iran, La Mecque de l’Iran, le haut lieu de pèlerinage de l’Iran. L’heure de l’Asam a sonné, l’appel à la prière retentit depuis les haut-parleurs disséminés dans toute la ville comme un chant céleste à la gloire d’Allah, le pays n’existe plus qu’à travers Allah, le temps s’immobilise, un peuple se mobilise et afflue vers une des merveilles du monde islamique et une des plus sacrées, le mausolée de l’Emam Reza, couvert d’or et de diamants. Bienvenue dans la république islamique d’Iran.

Pélerinage iranien...

Mutineries iraniennesMashhad est le haut lieu d’un islam pur, fidèle à celui qu’ont instauré les partisans de la révolution islamique en 1979. Cette grosse ville du Nord, capitale de la région du Khorasan, a connu un afflux massif de population fuyant les combats de l’Est pendant la guerre avec l’Irak dans les années 80. Elle a par la suite connu un certain déclin économique mais elle est toujours restée ce qui aux yeux des Iraniens était le plus important : une ville sainte. On ne transgresse pas les fondamentaux de la loi islamique ici. J’en fais la douloureuse expérience lorsque, tranquillement assis devant la mosquée, j’entends un groupe de jeunes iraniennes bredouiller timidement quelques mots d’anglais en me voyant. Je comprends alors qu’elles essaient de communiquer par manière détournée. Je casse la glace et réponds à leur question ouvertement et me voilà encerclé par une dizaine de jeunes iraniennes, les yeux brillants de curiosité et qui tentent d’entamer le dialogue avec trois mots d’anglais. C’est alors qu’un vieil homme se met à hurler des mots en farsi que je ne comprends pas, mais que je devine rapidement à la manière dont les jeunes filles détalent. J’ai enfreint la loi islamique en adressant la parole à de jeunes inconnues. Mashhad concentre les puristes. Ispahan la merveilleuse est bien plus libérale. Ici, on se délecte des plaisirs de la vie. En arrivant, on est d’abord ébloui par la beauté et la poésie du lieu. Sur le square Khomeyni qui s’étend sur des centaines de mètres carrés, bordé de voûtes en arcade unies dans une magique harmonie et des proportions parfaites et au-dessus desquelles s’élève la fameuse Grande Mosquée et d’innombrables medressahs. La Grande Mosquée cache des trésors insoupçonnés. Un vrai dédale de cours avec de jolis jardins bordés de petites portes sculptées qui annoncent les chambres où les étudiants devaient se retrouver par le passé. Dans le labyrinthe du bazar couvert qui abrite des échoppes en tout genre, de vraies cavernes d’Ali Baba dont les murs sont entièrement décorés de babioles éclectiques. Sur la terrasse de la maison de thé nichée sur le pont Pol-e Khaju enfin, où l’on refait le monde en fumant le Galian aux arômes de pomme et en dégustant du thé brûlant dans une atmosphère langoureuse où quelques artistes viennent immortaliser la tradition des grands poètes iraniens : les vers du Divan de Hafez et de Rose Garden de Sa’adi résonnent ici encore comme autrefois. On comprend mieux alors après quelques jours à Ispahan ce qui a rendu les Iraniens ici si ouverts au dialogue et si tolérants. Dépositaires d’un héritage culturel majeur, les habitants d’Ispahan ne se reconnaissent plus simplement dans les valeurs professées par les révolutionnaires de 1979. Derrière ses lunettes de militant gauchiste et sa longue chevelure brune rebelle, Masqad en est l’illustration. Il a vécu en Suisse pendant quelques années, parle un français parfait et milite pour la liberté d’expression et de culte. Masqad s’insurge contre l’incapacité du gouvernement de Khatami à faire face aux problèmes économiques du moment. ‘Khatami veut entreprendre des réformes, mais il ne trouve pas de solutions concrètes pour les millions de jeunes iraniens sans travail aujourd’hui’ déclare-t-il. Mais Masqad respecte le leader spirituel du pays, Khamenei : ‘C’est l’héritier direct de Khomeyni que nous respectons tous. Il apporte un éclairage spirituel indispensable dans les décisions de réformes entreprises par Khatami.’ me confie Masqad. Récemment, Khamenei a même usé de son droit de veto au sujet d’une loi au parlement sur la liberté de la presse. Certains se sont insurgés contre cette nouvelle tentative de Khamenei de s’opposer au courant des réformes de Khatami. Mais pour Masqad, il apporte un juste équilibre à la politique iranienne. Son ami Medhi défend âprement les traditions de l’Islam, mais il est merveilleusement ouvert d’esprit et accepte de discuter de tout. Medhi partage avec Masqad sa passion pour la littérature et la langue française, mais il est aussi rêveur que Masqad est réaliste, aussi consensuel que Masqad est provocateur et aussi conservateur que Masqad est progressiste. Au-delà de leurs différences, les deux compères d’Isfahan forment à mes yeux une paire fantastique qui symbolise les hésitations d’un pays écartelé entre l’intransigeance d’un régime religieux omniprésent et l’urgence de réformes économiques qui appellent une attitude plus libérale, d’un pays muselé par un code social inflexible dont les multiples interdits viennent attiser la convoitise exercée par l’Ouest libertin et décadent. Quoiqu’il en soit, les choses changent aujourd’hui. Un vent nouveau de contestation souffle sur le pays, un vent parti de Téhéran et qui se répand peu à peu dans le reste du pays plus traditionnel.

Le vent du changement souffle sur Téhéran...

Mutineries iraniennesTéhéran est une ville tout à fait extraordinaire. Extraordinaire par sa taille (25 km de long et plus de 12 millions d’habitants), de loin la plus grande ville d’Iran. Extraordinaire aussi par son histoire et sa position emblématique dans le cœur de tous les Iraniens. C’est ici en effet qu’est née la révolution islamique de 1979 menée par l’Ayatollah Khomeyni contre le régime finissant du Shah. Téhéran porte encore aujourd’hui de manière frappante les marques de son histoire mouvementée. On aperçoit ça et là sur les murs de Téhéran les vestiges d’une propagande acharnée menée contre les Etats-Unis sous l’égide du leader spirituel iranien omniprésent, Khomeyni. ‘USA : the Great Satan’ ou ‘We will inflict a severe defeat to America’ résonnent comme des slogans d’un autre temps. Extraordinaire enfin par le contraste sociologique qu’elle offre avec le reste de l’Iran. Ici, on sent plutôt le parfum de la révolution techno que celui de la révolution islamique. Aucun bar ni boîte de nuit n’ont vu le jour officiellement à Téhéran, mais les jeunes se sont accommodés de la loi à leur façon. Dans le nord de Téhéran qui concentre toute la classe aisée progressiste de la capitale, les couples affichent leur amour par des gestes normalement durement réprimés par le code de l’Islam. Les tchadors noirs ne sont plus ici que de coquets foulards colorés qui laissent bien souvent apparaître une mèche de cheveux blonds décolorés fièrement exhibée. Sans être provocante pour autant, la tenue vestimentaire s’accompagne souvent du jean’s à l’occidental et de lunettes de soleil dernier cri. Tous ces jeunes se tournent aujourd’hui vers l’avenir et ne veulent plus croire aux promesses d’un régime qu’ils jugent obsolète. ‘On veut que ça change car l’esprit de la révolution islamique a été perdu aujourd’hui’, déclare Mohamed, étudiant de 20 ans en langues étrangères à l’Université de Téhéran ‘Les hommes forts se battent pour le pouvoir mais bien peu pour les Iraniens’ ajoute-t-il, ‘Khatami tente de mener une politique d’ouverture envers les Etats-Unis, ce que la plupart des gens approuvent, mais les hommes forts conservateurs comme Rafsandjani, l’ancien président, font barrage’. Mohamed me rappelle comment la révolution de 1979 avait été mue par des idéaux sociaux et égalitaires après l’injustice du régime du Shah et comment tout cela s’est égaré après la mort de Khomeyni en 1989. Aujourd’hui, c’est à nouveau la loi des plus riches qui, selon lui, s’est installée. Mohamed est jeune et veut devenir professeur pour révolutionner le système éducatif iranien, fort de son courage et de son sens de l’éthique, de sa ténacité et de sa détermination dans un pays où il doit se battre pour entendre quelques mots d’anglais à la BBC et trouver un bon livre en anglais. Finalement, le dernier rempart contre l’effondrement du système islamiste réside dans l’attitude des femmes. Aujourd’hui encore, la loi islamique indique qu’une femme ne doit jamais se trouver dans une situation de promiscuité avec un homme qu’elle ne connaît pas. Les femmes ont leur espace propre dans les bus, dans les restaurants ou tout autre lieu public. Un Iranien me racontait qu’une jeune fille de province ayant demandé les services d’un chauffeur pour se rendre à son travail avait déclenché un scandale car il était fort peu convenable qu’elle se trouve seule dans une voiture avec un inconnu. Peut-être. Mais, dans les limites de ce code social très strict, les femmes ont une liberté plus grande que dans d’autres pays musulmans. Elles peuvent conduire, contrairement à l’Arabie Saoudite, et elles n’hésiteront pas à couvrir d’insultes un automobiliste si ce dernier enfreint le code de la route. Et puis surtout, elles peuvent se montrer et déambuler librement dans les rues, s’exprimer, parler et rire, travailler, bref avoir une existence sociale respectant la séparation des sexes, chose inconcevable au Pakistan, où les femmes restent recluses chez elles, cantonnées dans leur rôle de mère nourricière. L’ancienne génération de femmes se plie encore docilement au code coranique. Mais combien de temps encore les jeunes Iraniennes accepteront-elles tout cela ? Déjà, lorsque l’équipe de football iranienne s’était qualifiée pour la Coupe du Monde 98 face à l’Australie à Téhéran, les forces de l’ordre n’avaient pas pu s’opposer au raz de marée des femmes ivres de joie qui avaient investi le stade pour participer, elles aussi, au bonheur de tout un peuple. Aujourd’hui, on voit ces mêmes femmes se presser dans les magasins de chaussures et arborer avec fierté le dernier modèle à semelles compensées pour afficher un zest d’excentricité. Signes avant-coureurs d’une féminité renaissante, prémices d’une émancipation jusque-là refoulée ? L’avenir des femmes en Iran le dira, mais il semble bien que les partisans d’un islam fort auront à combattre ce mouvement de résistance qui chaque jour prend de l’ampleur.

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